mercredi 4 mars 2009

Film : Slumdog Millionaire - Dany Boyle

Sacré Dany. Un magicien éclectique dont ce dernier film (huit fois récompensé aux Oscars) est un pied de nez à ceux qui le croyaient éteint et "conventionnalisé". Il est évident qu'il a pris plaisir à le réaliser tant ce film pétille du début à la fin... dans la couleur des images, les rythmes de la bande-son et du montage ou le regard des acteurs...

Le scénario est malin et tellement positif qu'il résonne comme un hymne à la joie et à l'espoir. Du Boolywood revisité avec inspiration et gourmandise.

Jamal, 18 ans, orphelin issu des bidonvilles de Mumbai, est "questionné" (comprendre torturé) par la police pour avouer qu'il a triché alors qu'il est sur le point de remporter la somme colossale de 20 millions de roupies à « Qui veut gagner des millions? » version indienne. Il ne lui reste qu'une question avant la victoire finale lorsque la police l’arrête, sur la demande de l'animateur, et le somme de justifier l'ensemble de ses bonnes réponses. Jamal raconte alors toute sa vie, de sa petite enfance dans les ordures, à la recherche perpétuelle de cette fille dont il est tombé amoureux et dont il n'a cessé de perdre régulièrement la trace à travers le pays.

Récit émouvant que celui de cet enfant devenu adulte au travers d'épreuves douloureuses, parfois violentes ou simplement cocasses, dans cette Inde misérable au début du film et qui semble évoluer et se moderniser à mesure que Jamal grandit et se rapproche de son but. Le gouvernement Indien critique le film dans ce qu'il a de misérabiliste. L'Inde a honte de ses bidons-villes, de ses "slumdogs". Qui est le responsable, celui qui montre ou celui qui veut cacher ? En fait, Boyle filme la misère avec une réelle légèreté en faisant de ces enfants joyeux et pleins d'espoir les héros de son film. Il n'y a là rien de négatif ni de dévalorisant, au contraire. Qu'il y ait une prise de conscience de l'occident (de l'Amérique) qu'une vitrine moderne, technologique et économiquement tonique cache un Moyen Âge misérable, ne peut qu'aller dans le bon sens.

Le fait que ce film ait raflé autant de récompenses face à des "Milk", "Benjamin Botton" ou encore "The Wrestler", étonne voire choque la critique intellectuelle du milieu cinéma. Certes, les propos de "Milk" sont plus engagés, la profondeur et la technique de "Benjamin Botton" plus évidentes ou encore le drame de "The Wrestler" plus percutant, mais il semble bien que "Slumdog Millinaire" soit à la croisée de tout cela, en phase avec une époque bien particulière et qu'en plus, ce soit fait avec style et que l'on ressorte de la projection avec un sourire béat ce qui est devenu rare.

On peut effectivement voir dans cette avalanche de bons sentiments et de détachement joyeux, le mea culpa d'une Amérique qui remet en cause la part sombre de son impérialisme et regarde le monde d'un œil nouveau et bienfaisant. On peut effectivement voir dans l'ascension de Jamal, via le jeu "Qui veut gagner des millions ?", l'unique et occidentale issue pour le tiers-monde de s'en sortir. Tout cela me paraît bien réducteur et ce serait oublier l'évidente réalité qui est que l'économie mondiale repose sur un modèle occidental et que l'Inde en est aujourd'hui un acteur majeur. On peut ne pas aimer ce jeu profondément aliénant mais il n'est ici qu'un prétexte, un artifice, un levier narratif, peut-être pas complètement innocent je vous l'accorde, pour raconter une histoire formidable. Celle d'un enfant qui aimait la vie, aimait les autres et qui a toujours cru à son étoile et à son destin. C'est bien parce qu'il n'a jamais renoncé qu'il est arrivé tout en haut.

Oubliez les 20 millions, après tout ils n'ont jamais été le sujet du film et courez déguster cette véritable pépite de bonheur.

Film : Eden Lake - James Watkins

Encore un film dérangeant et particulièrement violent, pour ne pas dire féroce, qui mêle avec un certain brio, et au sens littéral du terme, lutte générationnelle et lutte des classes . Ce dernier point semble d'ailleurs être un passage obligé pour tout réalisateur anglais.

Les faits : Jenny et Steve, un jeune couple de Londoniens, bourgeois et propres sur eux, quitte la capitale pour passer un week-end romantique et sportif au bord d'un lac idyllique (d'où son nom). L'endroit parfaitement tranquille et bucolique est rapidement troublé par une bande d'adolescents bruyants et leur Rottweiller agressif. Quelque peu excédé, Steve leur demande gentiment de tenir leur chien et de baisser le volume de leur radio. Il n'aurait pas dû car il vient de déclarer une guerre qui s'avérera d'une cruauté inouïe.

Scénariste de The Descent, Watkins passe pour la première fois à la réalisation avec ce thriller dérangeant et oppressant car mettant en scène la mort d’enfants et d'adolescents par des adultes, bien qu'en situation d'auto-défence, le tout avec une violence sans issue. Il s'agit d'un combat double, celui de l'autorité "parentale" en substituant ces deux campeurs à leurs parents autoritaires et violents et celui, éternel, de deux classes sociales, dont la plus défavorisée prend son pied à casser du bourgeois, jugé forcément arrogant dans son 4x4 rutilant.

Référence évidente à Délivrance de John Boorman, ce nouveau "Survival" dans une nature devenue hostile après avoir été un décor de rêve, montre des citadins démunis devant affronter des locaux sur leur terrain, désœuvrés, livrés à eux-mêmes et sans aucune pitié. La surenchère est très nette par rapport à Délivrance, évolution des mœurs oblige. La crise est passée par là aussi bien au niveau de l'emploi que de l'autorité. Ainsi au-delà des enfants-tueurs, la responsabilité des parents complices, pointée du doigt, démontre sans doute que l'on a les enfants que l'on mérite.

Jenny est jouée par Kelly Reilly la petite anglaise de "L'Auberge Espagnole" et des "Poupées Russes", un contre-emploi évident et une réelle performance. Michael Fassbender (vu récemment dans" Hunger" de Steve McQueen) joue Steve. Le jeune Jack O'Connell, qui joue Brett le chef de bande, fait franchement froid dans le dos. Un casting inattendu et impéccable.

Bien que ce tout cela soit du cinéma, le réalisme de l'ensemble et la possibilité qu'une telle situation puisse exister, procurent une tension et un malaise qui persistent bien au-delà du générique.

Quant à la chute elle-même... ce serait un crime de la dévoiler !

Un gros souci tout de même. Le film stigmatise un peu plus une certaine jeunesse et joue avec une des nouvelles peurs de nos sociétés occidentales, la confrontation possible avec une bande de jeunes sans repère, ni foi, ni loi. Cela est tout de même fort gênant même si les qualités cinématographiques sont évidentes.

dimanche 1 mars 2009

Film : L'échange - Clint Eastwood

Un autre film du grand Clint vu dans la foulée. Sorti en novembre 2008, à peine trois mois avant son dernier Gran Torino, il prouve à quel point le réalisateur de soixante-dix-huit ans se hâte de raconter et de montrer. Avec ce monument cinématographique de deux heures trente, sans une seconde d'ennui, il démontre une fois de plus, s'il en avait besoin, l'étendu et la maîtrise de son talent, son éclectisme absolu ainsi que l'humanité de son regard perçant.

1928 - Los Angeles : Christine Collins (Angelina Jolie), mère célibataire, situation très mal vue à l'époque, part travailler et dit au revoir à son jeune fils Walter. Quand elle revient chez elle, Walter a disparu. Après cinq mois d'enquête, à grand renfort de publicité, la police lui restitue un garçon de neuf ans affirmant être son fils. Sous la pression des policiers et des journalistes, bouleversée par ses propres émotions contradictoires, elle ramène le garçon chez elle sachant pourtant qu'il n'est pas son fils. Elle essayera de convaincre les autorités de relancer les recherches mais par là-même, remettra en cause le système, attitude jugée inadmissible de la part d'une femme dans cette période trouble, nous sommes en pleine prohibition. Accusée d'être irresponsable et folle, elle sera jetée en hôpital psychiatrique avec la complicité des médecins et infirmiers. Un pasteur (John Malkowitch), notoire opposant des autorités qu'il juge impuissantes et corrompues, deviendra un allier puissant pour l'aider dans sa lutte et ébranler les institutions.

L'histoire, tirée de faits réels qui ont, à l'époque, déstabilisé le système judiciaire californien, rend les propos du film encore plus effroyables. Le classicisme épuré de sa réalisation, trop académique peut-être diront certains, sans effet ni esbroufe, suit au plus près et intimement le désespoir et l'incompréhension vécus par cette mère courage que rien ni personne ne fera capituler.

Le scénario tient en haleine constante jusqu'à glacer le sang parfois. Ainsi deux histoires se chevauchent, celle de cette mère dont l'enfant a disparu, cauchemar parental par excellence et une autre bien plus monstrueuse, celle d'un "ogre" horrifique, cauchemar enfantin éternel... Eastwood passe allègrement de l'une à l'autre de ces figures dont les histoires finiront par se croiser complètement.

Et puis, Angelina est tellement belle et sobrement émouvante sous la caméra du maître, qu'on ne peut que la suivre passionnément tout au long de sa terrible quête construite sous forme de thriller éprouvant et révoltant.

Un grand moment puissant de cinéma signé Clint Eastwood. Un de plus !

samedi 28 février 2009

Film : Gran Torino - Clint Eastwood

Walt Kowalski est un vétéran de la guerre de Corée. Vieux con acariâtre et pétri de préjugés, tout ce qui perturbe ses certitudes et son univers étriqué provoque chez lui bordées d'injures et humeur mauvaise. De ses voisins coréens à la voiture japonaise d'un de ses fils, il crache sur tout ce qui est étranger. Il vient de perdre sa femme aimée et vit seul, avec sa vieille chienne, dans un quartier peuplé d'immigrés. Une nuit, poussé par un cousin appartenant au gang local, Tao, son jeune voisin coréen, tente de lui voler sa précieuse Ford Gran Torino, souvenir de sa longue carrière Fordienne... Walt chasse l'adolescent et fait face à la bande qui terrorise le voisinage. Il devient malgré lui le héros du quartier. Lui qui se complaisait dans son aigre solitude doit alors accepter un flot d'offrandes diverses. Peu à peu il pénètre bien malgré lui ce monde et cette culture sur lesquels il a toujours craché. Sue, la sœur aînée ainsi que la mère de Thao, insistent pour que ce dernier se rachète. Il y va de leur honneur et elles proposent qu'il travaille pour Walt toute une semaine. Surmontant ses réticences, ce dernier confie au garçon des "travaux d'intérêt général" au profit de tout le voisinage. C'est le début d'une surprenante amitié qui bouleversera leur vie.

Décidément le dernier géant d'Hollywood nous étonnera toujours et quand il s'amuse à régler les comptes avec sa propre image de justicier viril qu'il se traîne depuis les 70's, on ne peut que saluer l'artiste et son incroyable sens de l'humour et du retournement de situation. "Dirty" Harry Callahan est définitivement enterré, avec élégance qui plus est.

Walt Kowalski semble être d'ailleurs une synthèse de ses personnages les plus emblématiques, l'extrémisme de Harry, le poids du passé de Munny l"Impitoyable", le rejet de la famille et de la religion de Dunn, l'entraîneur de boxe. Le tout mixé dans un scénario évident, limpide, formidablement orchestré, véritablement émouvant et finalement bluffant.

Cet homme est foncièrement élégant, tranquille et tellement efficace. Il promène depuis longtemps sa longue silhouette nonchalante dans ses films en déjouant tous les pièges et édifie, bobine après bobine, une œuvre immensément humaine et proche. Ce dernier film, en tant qu'acteur parait-il, reste narcissique, certes, mais pose un regard chaleureux et apaisé sur une Amérique en mutation. Et même s'il avoue ne pas avoir voté pour Obama, Eastwood n'en demeure pas moins un grand humaniste. Ce film en est la démonstration éclatante.

jeudi 19 février 2009

Film : The Wrestler - Darren Aronofsky

L'histoire de ce vieux catcheur déchu est très émouvante, il faut le reconnaître. Quand elle est ainsi portée par un Mickey Rourke à ce point habité et troublant de vérité, on ne peut que se laisser emmener, en plus, par la caméra à la fois nerveuse, très proche et pudique d'un Aronofsky inspiré.

Randy "The Ram" Robinson, ancienne star du catch des années 80, vit aujourd'hui dans un mobile home minable dont il a peine à payer le loyer. Vieillissant en dehors du ring, avec ses lunettes à doubles foyers et sa prothèse auditive, il semble renaître lorsqu'il entend les clameurs de la salle et qu'il monte sur le ring. Malheureusement, aujourd'hui, il est relégué aux salles de fêtes et aux gymnases sordides du New Jersey qui offrent des spectacles toujours plus sensationnels et violents où les protagonistes ressortent en sang. Approchant la soixantaine, pour rester en forme, il n'hésite pas à abuser de produits dopants achetés sous le manteau. Un soir, après un match, il est victime d'une crise cardiaque dans les vestiaires. Hospitalisé et opéré pour un pontage, son médecin est formel quand il lui annonce qu'il doit arrêter le catch. Randy va essayer de reconstruire une vie gâchée. Il tente donc de renouer avec sa fille adolescente, dont il ne s'est jamais occupé, entame une relation avec Pam, une stripteaseuse vieillissante, presque autant paumée que lui, et recherche un travail plus régulier. Jusqu'au jour où on lui propose un dernier combat contre son plus grand adversaire, l'Ayatollah...

Rourke est littéralement impressionnant en catcheur bodybuildé, clone de Hulk Hogan avec ses longs cheveux décolorés, dont il se refait pitoyablement les racines régulièrement, et qu'il porte en chignon en dehors des rings. Il est tout autant bouleversant de sincérité, une vraie tristesse à fleur de peau dans ce corps brisé et à bout de souffle. Il n'en fait jamais trop dans le pathétique comme pour mieux se donner à fond sur ces rings qu'il connaît réellement. À la violence des combats succèdent l'introspection, les regrets, la solitude... Il parle peu et quand il parle sa voix profondément brisée fait mouche. Aucun doute, il y a un vécu au-delà de la pellicule. La stripteaseuse Cassidy, touchante Marisa Tomei, continue à s'exhiber malgré son âge, pour nourrir son jeune fils mais elle sait qu'elle arrive au bout du chemin. Le catcheur vieillissant est son meilleur client mais il voudrait plus. Elle refuse au début, rejetant cette image d'elle-même qu'il lui renvoie comme un vieux miroir brisé. Puis elle se rapprochera peu à peu comme si finalement les fêlures de l'autre les rassuraient mutuellement.

Darren Aronofsky (Pi, Requiem for a Dream, The Fountain) filme, caméra à l'épaule, le New Jersey, comme il sait le faire, glauque à souhait parsemé de quelques couleurs crues improbables. On reste cependant loin du stylisme et des effets recherchés et systématiques d'un Requiem pour se concentrer sur l'histoire et s'approcher au mieux des acteurs. Le réalisme prime et confère au récit une authenticité bouleversante.

Le nouveau film d'un grand réalisateur avec un Mickey Rourke époustouflant. J'adore ce mec et il était temps qu'il revienne vraiment dans un rôle taillé pour son immense carrure.

jeudi 29 janvier 2009

Humeur : Droit de Grève VS Service Minimum

Quelle est cette insidieuse tendance propagandiste qui consiste à faire cohabiter deux concepts antinomiques ? Comment concilier la grève et son contraire ou encore, quel intérêt de faire la grève si elle ne gêne personne ? Sarko et son gang persistent à nous prendre pour des demeurés, ce qu'il ne doit pas être loin de penser puisque nous n'avons pas eu l'intelligence de voter pour lui.

Comment oser opposer à des travailleurs qui se battent pour leur emploi, un tel cynisme et un tel manque d'écoute en leur fauchant l'herbe sous les pieds ? Tout simplement en dressant les travailleurs les uns contre autres, en opposant constamment le privé et le public, ceux qui ont la garantie de l'emploi contre ceux qui pètent de trouille de perdre le leur. En opposant constamment le droit de grève au droit au travail, la seule véritable valeur ayant cours aujourd'hui selon la com. élyséenne.

Mais le droit au travail n'implique-t-il pas justement qu'il y ait du travail ? Et pour conserver ce travail n'est-il pas nécessaire parfois de se battre ? Où sont passées l'Égalité et surtout la Fraternité quand l'on entend hurler au scandale une partie de la population "empêchée" d'aller travailler ? Aurions-nous oublié que si nous avons un minimum de droits aujourd'hui, c'est bien parce d'autres se sont battus hier et que sans cesse, "Les Autres" tentent de reprendre ce qu'ils ont lâché hier ?

Service Minimum ou comment briser une grève sans le dire. Hypocrisie et démagogie à tous les étages. La situation est telle que la contestation fout la trouille. Effectivement il est aisé de constater que le contexte favorise la mise au rancard. Le peuple a peur et c'est bon pour le pouvoir qui agite les épouvantails chômage, récession, précarité, délocalisation, faillite… il en a des bennes entières. Le peuple se tient à carreau et ne dit mot. Béni soit finalement le sacro-saint Métro-Boulot-Dodo, auxquels j'ajoute aujourd'hui, Sarko.

Nous assistons à un retour des vieilles et puantes valeurs de recentrage et de fermeture sur soi et les siens. Aux hommes solidaires s'opposent aujourd'hui les néo-pétainistes qui sous couvert d'une crise annoncée avancent masqués et propres sur eux, vantant les mérites de la libre entreprise, du travail (qu'il y en ait ou pas) et de l'égoïsme social. Le partage est une denrée avariée et en nous faisant croire qu'il n'y en aura pas pour tout le monde on est certain de stimuler les appétits et la sélection de classe.

Il y a bien une majorité qui croit et s'accroche à cette imposture et qui a voté dans ce sens. Pauvre humanité !

Humeur : Aïe, ma vieux-connite aiguë me relance !

Récemment je me suis trouvé confronté à un problème existentiel plutôt nouveau et particulièrement douloureux. : le choc intergénérationnel. En fait je l'avais déjà vécu mais dans l'autre sens. J'étais alors dans le rôle du "jeune" face à l'incompréhension des "vieux". J'aurais dû voir venir, c'était prévisible et incontournable. Je croyais m'y être préparé, virtuellement en tout cas, car l'on sait que la roue tourne inexorablement et donc, on y pense fatalement de temps à autres. Mais au final, rien ne vaut le vécu et pour le coup, il fit mal.

J'ai donc quelques "amis" dans mon entourage qui sont deux fois plus jeunes que moi. Ils ont dans les vingt-cinq ans, j'en affiche le double. Nous nous entendons plutôt bien et partageons, avec certains, des goûts assez proches, dans le cinéma notamment. Au point que certains, travaillant vaguement dans le milieu des images et connaissant mes goûts pour le cinéma et l'écriture, m'avaient commandé un scénario de court-métrage. Je sautais à pieds joints sur la demande et m'y consacrais, presque toute affaire cessante, pour le plaisir du challenge, n'en ayant jamais écrit. Une dizaine de synopsis fut rapidement soumise et le scénario retenu fut rendu le mois suivant. Excitation générale, réécritures multiples, soumission du texte à un cercle plus large, mise en place de la production, recherche d'une équipe technique, casting, repérage,.. l'enchaînement rapide et infernal dans une totale excitation.

Le film s'est finalement tourné, en plusieurs périodes, avec ses désistements nombreux, ses incidents divers, ses péripéties cocasses et une bonne humeur générale et vivifiante. Il est actuellement en phase de postproduction et c'est ici, que semble-t-il, j'ai contracté une vieux-connite aiguë.

Elle date de six mois après la fin du tournage, période au cours de laquelle, j'ai "agressé" mes petits camarades parce que selon moi, le montage traînait en longueur, les soupçonnant d'avoir perdu toute motivation et leur implication première dans le projet. Le film était dérushé depuis plusieurs mois et subitement, l'élan qui nous avait tous emportés lors des tournages était complètement retombé, tout devenait poussif. J'ai alors tenté d'expliquer, apparemment fort maladroitement, que tout ce que l'on fait de bien est avant tout une affaire de motivation, plus que de volonté. En outre, lentement, le temps passé dissout l'envie et le désir de faire…
J'affirmais donc que si le projet n'avançait pas, c'était bien à cause de cela mais ils ne furent pas disposés à l'entendre de cette oreille et l'on me renvoya à mes pénates, me signifiant que la motivation était toujours aussi forte, que je n'avais pas de leçon à donner ni de méthode de travail à imposer, qu'il fallait laisser le temps au temps... bref que s'ils étaient de jeunes "branleurs", j'étais devenu de mon côté un "vieux con".

Bien !

Je m'en suis voulu terriblement pendant des semaines et me suis effectivement traité de vieux con car je venais de rompre une complicité que je croyais acquise tout en creusant entre nous ce maudit fossé générationnel dont je ne pensais pas un jour être l'artisan.

Cela ne m'a pas empêché de récidiver cinq mois plus tard, il y a donc quelques jours, pour une histoire toute bête.

Tout récemment, j'ai adressé mes vœux à une grande partie de mes contacts mail et notamment certains acteurs dont j'avais l'adresse. L'un d'eux, qui avait gentiment prêté son concours il y a un an, m’écrivit en retour, qu'il était plutôt déçu de n'avoir aucune nouvelle de la production un an plus tard. Il estimait, avec raison, qu'après s'être levé à l'aube un dimanche matin, avoir reçu, entre autre, un sceau d'eau fraîche en plein mois de février dans un gymnase non chauffé, le tout gracieusement, méritait un minimum d'égard amical. J'ai été fort peiné par ces mots et n'ai pu que me confondre en excuses minables tout en lui signifiant que moi-même étais sans nouvelle depuis plusieurs mois et qu'il semblait que les priorités de la production et de la technique étaient ailleurs ainsi que leur motivation, le projet avançant par petites touches... Malheurs sur moi, car après copie du mail et de ma réponse à mes petits camarades, ils m'ont à nouveau fait sentir en quelle estime ils me tenaient désormais. Je les avais tout simplement balancés, ce qui de leur point de vue était concevable mais pas du tout du mien, n'estimant plus faire partie de leur équipe depuis longtemps car sans aucune information sur le suivi.

Nous en avons conclu que nous étions finalement incapables de travailler ensemble. Je me suis bien gardé de répondre que je n'appelais pas cela travailler car cette réponse aurait été de toute évidence perçue comme un symptôme incurable de vieux-connite.

Ainsi je reproduisais, instinctivement, un épisode de mon adolescence. Je refusais, à l'époque, tout enseignement des adultes, persuadé, non pas de tout savoir mais que d'autres voies existaient et que les vieilles méthodes de "papa" avaient fait long feu. Je retrouvais chez eux ce refus formel d'envisager la critique comme faisant partie de l'apprentissage, d'accepter ses erreurs et les considérer comme productives et riches d'enseignements. La seule différence était que j'avais vécu cela au cours de mon adolescence alors qu'eux avaient déjà plus de vingt-cinq ans. Il semblerait que chaque nouvelle génération soit un peu en retard sur la précédente mais qu'importe... voilà encore une remarque qui confirmera le diagnostic.

Sans doute ai-je pris ce court-métrage trop au sérieux et marqué mon empressement avec trop de véhémence. Peut-être est-ce l'avancée en âge qui procure ce besoin d'agir vite et de ne laisser que peu de temps au temps, tant le sentiment qu'il nous échappe se fait ressentir exponentiellement tout au long de la vie.

J'ai bien perdu, en effet, cette nonchalance que j'observe chez eux, cette décontraction liée à l'absence de réelles responsabilités. Je regrette l'insouciance, l'irrespect et l'égoïsme qui m'habitaient il y a trente ans, quand il était simple et sans conséquence de tout remettre au lendemain...

Je regrette ma jeunesse donc rien de nouveau sous le soleil, en fait !

Je crois que je vais consulter en espérant que ça se soigne.

mercredi 28 janvier 2009

Bouquin : Syngué sabour - Atiq Rahimi

Syngué sabour : n.f. (du perse syngue 'pierre', et sabour 'patience'). Pierre de patience. Dans la mythologie perse, il s'agit d'une pierre magique que l'on pose devant soi pour déverser sur elle ses malheurs, ses souffrances, ses douleurs, ses misères... On lui confie tout ce que l'on n'ose pas révéler aux autres... Et la pierre écoute, absorbe comme une éponge tous les mots, tous les secrets jusqu'à ce qu'un beau jour elle éclate... Et ce jour-là, on est délivré.

Le dernier Goncourt est simplement magnifique !

Quatrième roman de l'Afghan Atiq Rahimi, celui-ci a la particularité d'avoir été écrit directement en Français (histoire de bien nous mettre la honte). La langue est pure, poétique, de toute beauté. 150 pages de plaisir condensé.

Une femme soigne et veille son mari, islamiste, tombé au combat. Il est chez eux, sur un matelas à même le sol, dans le coma et sous perfusion. Elle prie, égrenant son chapelet et scandant quatre-vingt-dix-neuf fois l'un des noms de Dieu. Elle fait une pause, remplace la perfusion et recommence à scander et prier. Son stock de poche à perfusion arrivant à son terme, chez elle comme partout dans le pays, elle prépare une solution d'eau sucrée, retire le catétère du bras de son homme et lui enfile le tube dans l'estomac. Puis elle reprend ses prières tout en calant sa respiration sur celle du malade.

Elle prie pour la guérison, pour la paix, pour une meilleure vie. Elle rêve à des jours sans peine, à un monde sans haine. Elle glisse bientôt vers une liberté de ton qui l'enivre peu à peu, devient tendre avec lui puis le maudit pour ce qu'il est devenu et sa cause absurde. Soumise depuis sa naissance, elle se rebelle dans la pénombre de leur chambre tout en continuant à caresser ses cheveux. Elle en veut à Dieu et aux hommes qui soumettent, à ces soldats d'Allah ivres de haine, à cette vie obscure et ses illusions perdues. Elle se fera même putain par défi, presque sous les yeux de son mari, offrant son corps à ces hommes qui offrent leur sang, les bravant avec violence et sans peur.

Son époux est devenu sa "Syngué sabour", sa Pierre de Patience sur laquelle elle va déverser tout son amour et sa soif de liberté. Son âme se livre et sa bouche, en libérant tous ses secrets enfouis, l'affranchit. De soumise elle devient femme.

Vous ne devez pas passer à côté de ce court et sublime récit à la fois émouvant, tragique et accusateur, véritable prière incantatoire à la gloire de toutes les femmes prisonnières et soumises au nom d'un obscurantisme dégradant et nocif.

Film : Les Proies - Gonzalo Lopez-Gallego

J'aime bien le cinéma espagnol, vraiment. J'avais déjà vu Les Proies à sa sortie, l'été 2008, et l'ai revu il y a quelques jours. Un plaisir renouvelé.

Il s'agit d'un "survival" ou, plus précisément, d'une chasse à l'homme.

Kim, partie rejoindre sa fiancée, qui vient de le plaquer, se perd sur une route sinueuse de montagne. Il était plus ou moins à la poursuite d'une jeune femme, Béa, aimée furtivement dans les toilettes d'une station-service, qui lui a dérobé son portefeuille. Alors qu'il essaye de se repérer il est pris pour cible par un chasseur et son chien. Blessé à la cuisse il fuit en voiture et se trouve bientôt sous le feu d'autres projectiles de gros calibre provenant des sommets. Il retrouve la jeune femme quelque temps après qui semble elle aussi la proie des tireurs. Ce film est l'histoire de cette chasse et de leur fuite.

Aucun héros dans ce film angoissant et tendu, au contraire. La peur est palpable sur les visages, celui de Kim surtout, parfaitement paniqué. La caméra cadre au plus près cette course et joue avec les gros-plans sur les regards affolés et la sueur qui ruisselle. À l’inverse, elle prend parfois de la hauteur pour filmer l'immensité et la beauté sauvage de ces montagnes hostiles. L'action est confinée dans le temps et l'espace, dans l'immédiateté et la proximité oppressantes, à peine 24 heures dans une forêt débouchant sur un village montagnard abandonné. Le dénouement, non dévoilable, est tout de même inattendu et n'est ni moral ni amoral, simplement terrible.

Ce petit film malin et brillant fait partie de ceux tournés avec "des bouts de ficelle". Pas de star, pas d'effets spéciaux. Juste un décors magnifique, des acteurs excellents, une caméra nerveuse et un montage implacable.

Film : Le Bon, la Brute et le Cinglé - Kim Ji-Woon

Et voici le second hommage westernique et coréen à notre grand Sergio universel.

La Mandchourie (Chine) dans les années 30. Un train est attaqué par Chang-Yi (la Brute) et pillé par Tae-Gu (le Cinglé) sous le regard impassible de Do-Won (le Bon). La Brute cherchait une carte d'une grande valeur mais c'est le Cinglé qui se l'approprie. Il est aussitôt pris en chasse par le précédent sauvé in extremis par le Bon qui n'est autre qu'un chasseur de prime depuis longtemps sur ses traces.

Course-poursuite du trio auxquels viennent s'ajouter l'armée japonaise d'occupation, des résistants coréens et d'autres bandes de pillards de tous poils, tout ce beau monde se retrouvant pour une mémorable poursuite finale où se mélangeront les chevaux et autres véhicules motorisés et miliaires, l'ensemble plutôt bien orchestré quoiqu'un peu long.

Un curieux mélange entre Mad Max et Corto Maltesse, violent, haletant et léger à la fois. Beaucoup de moyens dans cette superproduction parfaitement maîtrisée. La Brute classieuse et psychopathe ainsi que le Cinglé en clown cartoonesque sont magnifiques, seul le Bon, trop lisse, est un peu fade et ne fera certainement pas regretter l'immense Clint. Il n'empêche, ils sont tous très fort et très rapides et s'en donnent à cœur joie dans cet univers baroque et complètement déjanté où la reconstitution historique n'est plus qu'une grosse boutade.

Kim Ji-Woon est loin d'être un débutant (A Bittersweet Life et A Tale of Two Sisters) et nous avait habitués à des œuvres plus sombres et plus sobres. Dans ce film à la construction certes, un peu trop classique et hollywoodienne mais plutôt enlevée et parfaitement jubilatoire, il nous fait sentir tout le plaisir qu'il a eu à mettre en scène ce délire d'action. Ça flingue, ça court, ça galope, ça roule, ça vole, ça explose, ça hurle, ça meurt... sans répit.

Tout cela met plutôt la pêche en fait.

Film : Sukiyaki Western Django - Takashi Mike

Vu deux curiosités asiatiques ces derniers jours, à la suite l'une de l'autre, dans le train qui me ramenait chez moi. Deux westerns, l'un japonais, le second coréen. Tous les deux disjonctés.

Commençons par le plus étrange et son réalisateur, plutôt habitué au registre gore et provoquant. Takashi Mike rend ici un véritable hommage aux westerns spaghettis en y ajoutant une bonne dose de sauce soja teintée d'hémoglobine.

Ce Far West transposé au japon, dans une petite ville au milieu de nulle part, met en musique une guerre interminable entre le clan des Rouges et celui des Blancs. Un inconnu, fine gâchette, débarque à la recherche d'un trésor. Viennent se greffer une lutte ancestrale autour d'une fleur sacrée ainsi qu'une sérieuse histoire de vengeance. Si on ajoute l'intro avec un Tarantino trop content de jouer les pistoleros philosophes, l'objet final a de quoi sinon dérouter quelque peu du moins intriguer totalement au point de se laisser regarder avec une curiosité gourmande pour peu qu'on laisse au vestiaire ses a priori occidentaux.

Si le scénario, l'intrigue ou le suspens lasse rapidement, la mise en scène par contre part rapidement dans tous les sens pour nous offrir quelques moments dingues et savoureux comme savent le faire si bien les Asiatiques. Aux réglementaires six-coups viennent se greffer autant la mitrailleuse lourde que l'élégant katana, très efficaces pour ce qui est des geysers de sang et autres amputations cinégéniques. Tout cela dans un esprit très cartoon, bien sûr, à la limite parfois, il faut bien le dire, du mauvais goût le plus crétin, bien que festif.

Bref, tout cela est plutôt sympathique mais demeure tout de même parfaitement inconsistant.

mercredi 14 janvier 2009

WANTED

Je viens de regarder Wanted. Cela faisait des lustres que je ne m'étais pas regardé un film et mon choix s'est porté sur ce film, aussi curieux que cela puisse paraître. Je cherchais un film qui bouge, sans prétention et sans être un nanar complet. Wanted. Le premier film us du russe qui a fait night watch (je n'ai toujours pas vu la suite).

Après le thriller ésotérique, voilà le film d'action un peu ésotérique. Comme night watch, du délire, du convenu, des lenteurs et des moments de grands plaisirs. Une Angelina vraiment jolie (facile). Un James Mc Avoy (?) avec parfois des mimiques de tobey Mc Guire dans spiderman (cela doit être le Mc). Des scènes d'action parfois spectaculaires, mais toujours bien faites. Les fesses d'Angelina (si elle ne s'est pas fait doubler) à tomber. Je me suis surpris à plusieurs moments à trouver la musik très sympa. Au générique de fin, je me suis aperçu qu'elle était de Danny Elfman. Crénons je ne l'ai pas reconnu. Honte sur moi. Pour Paul, une référence au feu qui ne va pas le brancher et un final très artificier, mais soft. Une bonne surprise pour moi, donc, dans le genre action/délire/phrase finale rigolote.

Sinon Patrick Mc Gohan (encore un Mc) nous a quitté. "Je ne suis pas un numéro, je suis un homme libre !!!". Je souhaite que ce soit encore plus vrai maintenant. Voilà un N° 7 qui a vécu dans une des séries les plus délires (uk) que je connaisse. Je crois bien que je vais me l'acheter d'ailleurs pour replonger dans la bulle molle et les "bonjour chez vous".....

mercredi 24 décembre 2008

Film : Transformers - Michael Bay

Je vais encore passer pour l'adolescent de service avec mes goûts infantiles et mon penchant pour les blockbusters pop-corn. J'avoue, sans l'ombre d'aucune gêne, apprécier ce type de cinéma lorsqu'il est réalisé avec talent. Ce qui, bien évidemment, est le cas de Transformers que je viens de revoir avec un plaisir non simulé. Ce qui suit est donc interdit aux lecteurs réunis de Télérama, du Nouvel Obs, des Inrockuptibles et des Cahiers du Cinéma...

Allez, c'est parti pour le pitch.

Une guerre sans merci oppose depuis des temps immémoriaux deux races de robots extraterrestres : les Autobots et les cruels Decepticons. Son enjeu : la maîtrise de l'univers...
Dans les premières années du 21ème siècle, le conflit s'étend à la Terre, et le jeune Sam Witwicky devient, à son insu, l'ultime espoir de l'humanité. Semblable à des milliers d'adolescents, Sam n'a connu que les soucis de son âge : le lycée, les amis, les voitures, les filles...
Entraîné avec sa nouvelle copine, Mikaela, au cœur d'un mortel affrontement, il ne tardera pas à comprendre le sens de la devise de la famille Witwicky : "Sans sacrifice, point de victoire !"

C'est franchement crétin, il n'y a aucun doute là-dessus et sent le marketing réchauffé pour une licence Hasbro tombée en désuétude... mais la réalisation est à ce point maîtrisée dans sa démesure que l'ensemble en devient totalement bluffant et, par moments, franchement épique. On peut éventuellement se sentir soulagé lorsque le film arrive à son terme tant les flux d'images et de décibels sont torrentiels.

Micheal Bay est lui-même un grand ado exalté, il suffit de visionner l'ensemble des bonus (encore supérieurs au film) pour s'en rendre compte. 135 millions de dollars, certes, permettent de jouer confortablement avec les caméras, les cascades et autres FX mais on ne peut nier un réel savoir-faire pour donner vie et âme à ces mécaniques géantes et leur insuffler suffisamment d'énergie pour nous tenir en haleine durant presque deux heures trente.

Du vrai cinéma diront certains, du cinéma au sens propre du terme avec ce que cela comporte de magique et de mouvementé. Du cinéma populaire, n'en déplaise aux intellos ayant vieillis trop vite, qui procure l'évasion et le plaisir en refusant de placer l'intelligence ou pire, la culture comme système de sélection et d'élitisme. Je ne pourrai que toujours défendre ce cinéma futile et superficiel voire épicurien et hédoniste. C'était sa vocation première, amuser et étonner les foules... quand ils observent la production cannoise aujourd'hui, les deux frères lyonnais doivent se retourner dans leur tombeau.

lundi 22 décembre 2008

Humeur : Delord, Monsignore !

Le Sieur Delord est encore jeune, du côté des trente-cinquième rugissants. Certains le disent brillant et il possède la classe naturelle des business-prédateurs. Il ne jouit pas encore du titre de Calife mais il crapahute l'animal, il en veut et il l'aura. Il gravit les échelons comme il est monté à la capitale, quittant une entreprise importante bien que ringarde et une province où il fait bon vivre bien qu'étriquée. C'est qu'il a soif de hauteurs et d'espace le bel oiseau. Il a le regard perçant du rapace... verrouillage de cible et piqué fulgurant. Il semble déjà évident que la simple Direction Nationale ne suffira pas à combler son plan de carrière. Décollage programmé vers l'Objectif International qui, dans le cas présent, se situe en Suisse et ensuite, qui sait, pourquoi pas l'Univers voire au-delà...

Il en va de l'arrivisme comme de n'importe quel alcaloïde basique, dépendance liée à l'insatiabilité mais aussi irritabilité teintée de paranoïa. Arrogant et pressé, il estime que tout ce qui est sous lui est corvéable et dérisoire et que ce qui est au dessus le sera sous peu. Son management est terroriste. Divisant et menaçant, parfois hystérique, il a détruit l'esprit "corporate" et fédérateur tout en prétendant le renforcer, aidé en cela par un contexte économique qui favorise, sinon l'attachement aux valeurs, du moins le mutisme des employés circonspects. Absolument personne, dans cette entreprise "modèle", ne sait ce que demain sera, chacun ayant le pénible sentiment d'être assis quotidiennement sur un siège éjectable. Les plus audacieux et surtout les plus chanceux ont déjà quitté les lieux pour d'autres horizons moins stressants.

Il règne dans cette entreprise de voyages, censée vendre du rêve, une ambiance glaciale où la délation est une règle et l'initiative un péché, malgré les beaux discours sur l'implication, la motivation, l'esprit de décision, poil au fion...

Intimement convaincu qu'il faut être craint pour être respecté et qu'il est nécessaire de diviser pour régner, il aime brosser ses brebis soumises dans le sens du poil mais ce qu'il préfère, c'est leur gesticulation affolée dès les ordres émis, surtout quand les délais d'exécution sont réduits à néant. Sans doute considère-t-il qu'en de-ça d'un certain niveau, la vie doit être un enfer, une punition supplémentaire pour toute cette masse laborieuse et dépendante qu'il surplombe. Ce management d'un autre âge ne peut être que l'aveu d'un profond manque de confiance en soi, résultant d'un ensemble de frustrations sévères. Brillant mais un poil névrotique le lascar et, au bout du compte, parfaitement imbuvable. Il fait trembler les étages et l'on s'esquive ou l'on s'aplatit sur son passage selon l'ambition de chacun. Si j'étais son supérieur hiérarchique je me prescrirais des antidépresseurs tout en ajustant mon casque lourd. Bref, il commence à se faire une sale réputation dans le milieu et je ne suis pas fâché que ma collaboration avec ses services prenne fin, enfin. J'adore mon métier et jamais il n'avait été une corvée jusqu'à ce que ma route croise celle de cet agité antipathique.

Au-delà de cette affligeante aventure personnelle, qui n'est rien en regard de ce qu'endurent les salariés piégés de cette entreprise, je me posais moult questions sur les différentes formes de management en 2008. Qu'en est-il des managements basés sur "les opérationnels", "les experts", "les réseaux", "l'organisation" ou encore "les ressources". Ne demeure-t-il pas aujourd'hui uniquement celui des "actionnaires" ? Où sont parties se terrer Lutte-des-Classes et Énergie-Contestataire ? À l'heure où tout semble s'effriter et où chacun s'accroche à son maigre emploi avec l'énergie du désespoir, qu'en est-il de la déontologie patronale (j'ai dit un gros mot ?) et de l'adhésion salariale aux valeurs de l'entreprise ? Quelles pensées circulent dans les méandres alambiqués des cervelles endormies de ces travailleurs qui se lèvent tôt pour s'entasser dans les RER et les métros pour être déposés chaque jour devant leur pointeuse implacable ? Craignent-ils pour leur proche avenir, ont-ils de plus en plus le sentiment de demander l'aumône, se sentent-ils exponentiellement fragilisés au centre du face à face déséquilibré Décideurs-Syndicats (pour ceux qui ont la maigre chance d'être équipé d'un syndicat en état de marche) ? Quelles pensées habitent les Grands Patrons en cette fin d'année 2008, quels leviers sont actionnés et quels prétextes sont avoués pour dégraisser d'un côté et engraisser de l'autre. Même si quelques nuages obscurcissent momentanément le ciel, il fait toujours beau à Grand Capital Land, les habitants y sont beaux, bronzés et souriants tandis qu'en bas des remparts, l'armée des gueux se regroupe, enflant chaque jour d'avantage…

Franchement, je ne vois pas d'autre issue que de prendre le château pour abattre ce nouvel ordre inique et redistribuer une partie des récoltes spoliées.

lundi 24 novembre 2008

Film : Babylon A.D. - Mathieu Kassovitz

Film très attendu, aux multiples péripéties, dont le tournage est déjà, à lui seul, une sombre épopée : budget explosé, disputes, contretemps catastrophiques, chute du film aux mains de la compagnie d'assurance chargée de veiller à son bon déroulement...

Adapté du roman "Babylon Babies" de Maurice Dantec, le film nous propulse dans un futur proche, ravagé par la guerre, en proie à l'anarchie et aux intégrismes de tous acabits. Le mercenaire Hugo Cornelius Toorop (Vin Diesel) est chargé d'escorter, de son couvent sibérien jusqu'à New York, une jeune et mystérieuse jeune fille, Marie (Mélanie Thierry) escortée par sa Mère Supérieure (Michelle Yeoh). On envisage déjà, au bout de cinq minutes d'images de cet univers retourné en partie à la barbarie, que l'odyssée sera périlleuse. Bref il faudra tous les talents réunis d'un Vin Diesel en pleine forme pour arriver à bon port. Et encore, c'est là que les ennuis commenceront réellement pour eux...

Un curieux mélange entre "Le fils de l'Homme" dont il n'atteint quand même pas le niveau et "Le cinquième Élément", en moins niais.

Étant client de ce type de produit, j'étais inquiet, a priori et j'ai finalement adoré ce délire visuel d'une heure quarante, presque trop court. La voix gravement nonchalante de Vin Diesel est incroyable, son faciès de poète et ses bras tatoués fonctionnent parfaitement dans ce rôle du protecteur/tueur sans état d'âme. Mélanie Thierry est magnifique de fragilité. Michelle Yaoh demeure toujours aussi sobre et efficace. Nous croiserons Depardieu en maffieux russe difforme, Charlotte Rampling en Gourou High-tech ou encore Lambert Wilson en père paralytique.

Tons bleus, sombres et glacials de rigueur, décors chaotiques, industriels, métalliques ou désertiques (Alaska), B.O. musclée, trouvailles visuelles en pagaille, action non-stop sans aucun temps mort... Bref, du cinéma efficace, tonique, divertissant et plutôt intelligent.

Kassovitz sait y faire et s'est visiblement amusé avec ses caméras et sa post-production.